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Extrait :

L’autre côté du décor

Alors, j’étais partie. Pas en fuite. Pas avec colère. Juste comme on ferme un livre qu’on a trop lu. Le froissement des pages restait dans mes doigts comme le souvenir physique d’une histoire trop connue. Sans savoir si j’aurais encore la force d’en ouvrir un autre. Officiellement, je suivais Pierre pour me reposer. Officieusement, pour me taire un peu. Après des années de tournages, de montages, d’urgences successives, j’avais besoin de cette parenthèse.

Nous avions quitté la France au début de l’été. Pour moi, seulement deux valises. Entre elles, un vide que je ne parvenais pas à nommer. Une fatigue logée dans le ventre, un soupir coincé dans le thorax, une langueur dans chaque muscle. Ce départ était viscéral. Chaque pas vers l’avion me détachait un peu plus de ma vie précédente.

À l’arrivée, l’air sentait la résine. Sec et vif. Caressant la peau sans la brûler. Flagstaff. Un nom qui accroche à la bouche, tel une promesse mal prononcée. Une ville perchée à deux mille mètres d’altitude. Une frontière invisible entre l’Amérique blanche et les territoires qu’elle s’est appropriés sans jamais les rendre. Ce n’était pas géographique. C’était autre chose.

Avant même de partir, j’avais commencé à lire quelques articles. Sans véritable intention. Juste des recherches dispersées, des cartes ouvertes tard le soir, des notes prises sans ordre. Hopis. Navajos. Zones protégées. Déplacements forcés. Réorganisations territoriales. Je n’avais pas encore pris la mesure de ce que cela signifiait réellement. Mais quelque chose m’avait retenue. Une sensation diffuse, comme si ces paysages que je n’avais jamais vus portaient déjà une histoire trop dense pour être racontée simplement. Une fois sur place, cette impression prit une autre forme. Rien ne se disait directement. Les choses circulaient autrement. Dans les silences, les regards qui se détournaient, la manière dont certains lieux étaient évoqués sans jamais être vraiment nommés.

Pierre s’y est immédiatement senti à sa place. Moi, je percevais un trouble. Tout semblait trop parfait, ordonné, presque domestiqué. Les pins impeccables, les maisons dispersées dans la pente avec cette discrétion étudiée des lieux conçus pour apaiser. Tout semblait vouloir produire le même effet : nous convaincre que rien de grave ne pouvait arriver ici.

— Tu vas en profiter pour faire une pause, c’est bien. Tu étais à bout, non ? m’a dit Pierre avec cette décontraction innée.

Il me considérait alors avec une certaine tendresse. Comme s’il énonçait une évidence. Et j’ai vacillé. Pierre tombait souvent juste. C’était peut-être ça, son défaut le plus profond. J’ai hoché la tête. À peine. Il ne percevait pas ce malaise diffus. Cette sensation étrange que le calme lui-même avait été ordonnancé. Et derrière, un silence pesant, épais, une attente muette.

Notre résidence était perchée dans le quartier de Forest Highlands. Tout en haut de la ville. Comme si l’altitude élevait le quotidien. Des maisons de bois foncé, toutes semblables. Des assistants vocaux aux aguets. Lignes droites, intérieurs minimalistes. Tout était ajusté. Rien ne débordait.

La nature ?

Redessinée à l’échelle des fantasmes urbains. Même la forêt semblait plantée pour s’adapter aux cadres des photos. « Un progrès », soi-disant… Plutôt une illusion durable. Ici, tout paraissait protégé. Comme si la menace avait été déplacée ailleurs. Comme si ce calme avait été obtenu en échange de quelque chose. Ou de quelqu’un.

Dans mon métier de documentariste, j’avais déjà rencontré ce type d’espaces façonnés pour plaire. Des lieux où chaque image est pensée pour rassurer, pour masquer ce qui dérange. Ce quartier résidentiel n’était qu’une vitrine. Une version de la « vie idéale ». Le réel était toujours là, mais il était filtré.

— C’est le rêve, non ? Les montagnes, les arbres, et notre petite maison, tout en haut du monde, avait dit Pierre.

Pas un rêve, plutôt une mise en scène. L’agent immobilier, placé légèrement en retrait, avait hoché la tête. J’avais fixé ses dents trop blanches, consciente de ce qui se cachait derrière un sourire entendu. Il nous avait accueillis avec un zèle enthousiaste, décrivant les lieux comme un havre pour citadins exténués en quête de pureté. Il avait prononcé les mots « préservé » et « connecté » dans la même phrase, sans y voir la moindre contradiction. Il parlait d’avenir, de nature épargnée, d’énergie solaire, de maisons intelligentes. Mais jamais du territoire, de ses premiers habitants, de ce qu’ils étaient devenus.

— Un lieu de pureté détruit par la modernité, avais-je murmuré.

Il n’avait pas entendu. Ou avait fait semblant. Peu importait. Les mots avaient été prononcés. Ils résonnaient.

Pierre souriait, absorbé par l’effet que produisait ce décor parfait. La joie calme qu’il affichait, la certitude de l’équilibre paraissaient naturelles. Et moi, je voyais derrière tout ça le vrai pouvoir, celui de ceux qui choisissent ce qui doit disparaître, ce qui doit exister, ce qui doit être dit et ce qui doit rester tu.

Le soir, dans cette maison neuve, j’ai ouvert une valise. Une photo s’était glissée entre deux chemisiers. Mon arrière-grand-mère, Anahid. Robe sombre, regard fixe. Je ne me souvenais pas l’y avoir placée. J’ai posé mes doigts sur le cliché. Le papier était froid, fragile, mais traversé d’une étrange intensité. Je ne l’avais jamais connue, et pourtant, son regard était inscrit dans le mien. Elle avait dix-sept ans lorsqu’elle avait fui l’est de l’Anatolie, en 1919. Les rafles, les marches forcées, les déportations organisées par les autorités ottomanes contre les Arméniens… Elle avait survécu à ce que le monde n’appelait pas encore un génocide. Ce terme apparaîtrait plus tard. Trop tard pour elle.

Son exil s’était arrêté à Marseille, ce port où accostaient les rescapés venus d’Alep, de Beyrouth, des camps du désert. Une ville-refuge parce que les bateaux n’allaient nulle part ailleurs, parce que d’autres Arméniens s’y étaient installés, parce que la France proposait du travail à ceux qui n’avaient plus de pays. Elle croyait aux promesses : la paix, le pain chaud. Elle avait trouvé les docks, les usines, la sueur des journées longues, le dos courbé. Une femme en noir avalée par la poussière et le silence. 

Moi aussi, j’étais partie. Mais je ne savais plus si c’était pour fuir ou pour chercher. Fuir quoi ? Chercher quoi ?

Et si le plus dangereux n’était pas ce qu’on nous impose, mais ce que nous finissons par accepter ?

Arizona, 2026. MATARA, territoire sacré hopi, convoité pour ses richesses minières. Un roman où l’intime et la raison d’État se confondent. Un récit sociétal qui interroge la peur comme outil de consentement, l’effacement culturel et la force d’une résistance invisible.

En 2026

"MATARA" publié aux éditions Red'Active.

Une fiction noire, au cœur de notre époque !